La question humaine
Nicolas Klotz
sorti en septembre 2007
L’histoire
Un psychologue d’entreprise est chargé de surveiller un dirigeant qui a des comportements étranges.
 
avec
 
Mathieu Amalric
Michael Lonsdale
Jean-Pierre Kalfon
Laetitia Spigarelli
Valérie Dréville
Le film français d’entreprise devient un genre à lui tout seul, avec de grandes réussites, comme “Violence des échanges en milieu tempéré”, ou “Ressources humaines”. Ce film de Nicolas Klotz semble appartenir, de par son sujet, à cette catégorie. Mais le traitement est un peu abstrait, le milieu décrit très théorique, les questions posées plutôt tirées par les cheveux et finalement assez vaines.
Le passé douteux des personnages ou de leur famille est exposé pour tracer un parallèle entre la façon dont sont traités les employés dans les entreprises industrielles, et la Shoah. Cette idée, pas complètement incongrue, est développée d’une manière très démonstrative, presque théâtrale. La plongée dans la folie du personnage principal s’accompagne d’une narration de plus en plus floue, au risque de perdre en route de nombreux spectateurs.
La mise en scène, ambitieuse, crée incontestablement une ambiance froide, cafardeuse, déstabilisante. Les dialogues très (trop ?) écrits sont anti-naturels et le jeu des acteurs, volontairement décalé, accentue le sentiment d’irréalité qui n’aide pas le spectateur à se sentir concerné.
Froide irréalité
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Vos commentaires :
 
Toujours l'envie d'écrire mais jamais le temps de la réflexion (et je ne sais pas écrire sans....).
 
Sur la question humaine, je suis d'accord : c'est un rien austère, on n’aide pas vraiment le spectateur à avoir un fil conducteur linéaire, le sujet n'est pas des plus frivoles. Mais pourtant cela a fonctionné pour moi (et pour Jo), d'abord parce que les deux monstres de présence et de magnétisme que sont Lonsdale et Kalfon sont un vrai bonheur de justesse dans des rôles définitivement de composition. Ensuite, le thème en filigrane se découvre petit à petit malgré une narration visuelle qui joue sur le décalage de certaines images presque superposées au plan de l'histoire; il suffit d'être patient et attentif. La fin est vraiment passionnante car les logiques se rencontrent, forment un tout cohérent et réellement glaçant car d'une implacable force de vérité! Pour ceux que cela intéresse, on y évoque la langue utilisée par le nazisme pour s'auto justifier (la Linga Tertii Imperii du IIIè Reich) et celle utilisée aujourd'hui par le néolibéralisme (la Lingua Quintae Respublicae) dont le principe est "plus elle est parlée et plus ce qu'elle promeut se produit dans la réalité"! En fait, ce que j'ai vraiment apprécié est que cette fin n'est pas la fin d'une histoire mais la synthèse parfaitement équilibrée et cohérente d'une somme d'informations distillées tout au long du film. Allez je m'arrête. Mais c'était bien.
 
Gérard G. (et Josiane P.)   28 septembre 2007
 
 
 
Un film riche, qui donne à réfléchir et peut se lire à plusieurs niveaux. L’ambition de N. Klotz est grande : représenter au cinéma « l’esprit contemporain ». Celui-ci irait des années 1930 jusqu’à aujourd‚hui. L’intérêt du film est de faire des allers et retours entre les débuts les plus sombres de la période (l’extermination menée par les nazis) et la réalité la plus actuelle (la gestion des ressources humaines dans les grandes entreprises). Plus précisément, le film montre la persistance le plus souvent inconsciente de la Shoah dans les formes de notre culture. Le personnage principal, Simon (M. Amalric), est progressivement « déréglé » par les résurgences du passé. La richesse du film tient donc à ses différents niveaux d’analyse :
 
-         un regard critique sur la génération des jeunes cadres. Derrière les costumes impeccables et le discours policé, se cache un grand vide existentiel qui est comblé par l’oubli de soi dans la musique, l’alcool ou le sexe. Un mélange de libéralisme le jour (à travers l’adhésion au vocabulaire du management) et d’hédonisme la nuit. Autre trait marquant de cette génération : l’oubli apparent de l’Histoire qui réapparaît par l’intermédiaire de l’enquête sur la rivalité des deux dirigeants.
 
-         Une critique de la Raison technicienne et de la déshumanisation. Cette dernière passe essentiellement par la langue et justifie le titre du film. Le langage du management actuel évacue la « question humaine » en ramenant les hommes à l’état d’ « unités » productives  tout comme les nazis décrivaient leurs victimes comme des « pièces » à traiter (la lecture de la notice technique finale est très touchante à cet égard). Le trajet de Simon est intéressant de ce point de vue : c’est un professionnel de la langue de bois technocratique qui se rend compte qu’il aurait pu produire une note technique similaire à celle lue dans le film d’où son trouble et sa prise de conscience des questions morales qu’il avait évacuées.
 
-         Le thème de la soumission volontaire : celle des jeunes cadres tout comme celle des exécutants au service des nazis. Les travaux d’historiens ou de sociologues montrent que les pires actes de barbarie sont très souvent commis par simple désir de conformité à l’autorité bureaucratique. Seuls quelques « résistants » ont la force morale de dire non.
 
La limite du film tient peut-être au rapprochement entre les deux types d’expériences (l’entreprise et la Shoah) qui paraissent incommensurables. Mais le propos du réalisateur est plutôt de montrer l’homologie entre les discours tenus. On peut aussi reprocher au film un propos trop généralisateur sur les mécanismes de l’exclusion ou de l’élimination : l’évocation du problème des sans-papiers, à mon avis, alourdit le propos, déjà très riche, du film.
 
Voilà, je conclus enfin. C’est un film important, à recommander de toute urgence.
 
Emmanuel F.   8 octobre 2007